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écologie, production & consommation

Thématique 3

Etats des lieux

Le spectacle de la destruction n’est plus une surprise. Il nous sidère, il ne nous étonne plus. (27) En effet, les défis environnementaux ne sont plus un secret pour personne. Notre maison brûle, répète inlassablement la jeune activiste controversée Greta Thunberg, se faisant l’écho d’une déclaration de Jacques Chirac au 4e Sommet de la Terre (Johannesburg, 2002) : Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. Cette fois, pourtant, il semble que l’évidence du problème ne soit plus à démontrer tant chacun·ne peut constater quotidiennement les effets des dérèglements climatiques.

Chaque année, le « jour du dépassement de la Terre » intervient plus tôt. Nous consommons trop et trop vite, notre planète n’a pas le temps de régénérer ses ressources qui nous sont pourtant vitales. À l’échelle planétaire, ce jour du dépassement était estimé aux environs du 31 décembre en 1989 et aux environs du 29 juillet pour l’année 2019. D’après Olivier De Schutter, ancien rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU : Pour la Belgique, cette date se situerait plutôt au 1er avril, c’est-à-dire que nous consommons en Belgique en moyenne l’équivalent de quatre planètes. C’est-à-dire que si tout le monde avait le niveau de consommation des Belges, il faudrait 4 planètes pour satisfaire nos besoins. (28)

Si le lien entre les dérèglements climatiques – en visible hausse ces dernières années – et l’activité humaine ne sont plus à prouver, c’est pourtant ici encore sur les individus, et trop rarement sur les décisions politiques, que portent les injonctions et la culpabilité. La présence très marquée de discours individualisant sur les problèmes écologiques (« il suffirait que chacun fasse sa petite part pour sauver la planète ») contribue à masquer des enjeux de classe et d’inégalités plus structurelles. (29) Dès lors, il ne s’agit plus de se référer au célèbre colibri de Pierre Rhabi qui se targue d’au moins faire sa part du travail en transportant de l’eau, goutte après goutte, pour ne pas même éteindre l’incendie. La réalité des dérèglements climatiques n’a cessé de montrer que l’activité humaine est en cause et que le même colibri gagnerait donc plutôt à dénoncer et combattre, ne serait-ce qu’une par une, les raisons de l’incendie plutôt que de s’évertuer à feindre de le maîtriser.

Aujourd’hui, on demande aux citoyen·nes de trier leurs déchets, de faire preuve de vigilance quant au gaspillage, de se déplacer le moins possible en voiture, de consommer de manière éthique, etc. ; or les citoyen·nes que nous sommes, qui prennent des mesures à leur échelle, attendent aussi des mesures exemplaires de la part des Etats qui n’en fournissent pas assez. Les USA sont sortis des accords de Paris sur le climat ; les COP se succèdent et alignent autant d’ambitions que d’échecs ; les plus grandes entreprises s’octroient le droit de polluer sans recevoir de sanction gouvernementale ; les offres de transports en commun sont insuffisantes pour que chacun se passe de sa voiture – surtout dans les campagnes ; le salaire moyen ne permet pas la consommation unique de produits bio… à tout niveau, la liste d’exemples pourrait être longue pour pointer les incohérences de la politique face à l’urgence environnementale. De plus, les lobbies ont infiltré tous les niveaux de pouvoir et contribuent à influencer les décisions pourtant capitales pour le sort de l’humanité.

Notre inquiétude quant au respect de l’environnement est aussi dirigée bien entendu sur notre qualité de vie, notre santé et a fortiori notre alimentation. La dégradation manifeste de notre environnement est aussi due à un usage intensif de produits néfastes dans la production alimentaire (pesticides, engrais chimiques, semences hybrides, OGM, etc). Ces produits visent à assurer une rentabilité maximale dans un contexte de mondialisation économique et d’industrialisation massive de l’agriculture, où dominent les multinationales, au détriment d’une production de qualité et de proximité. On trouve des produits toxiques dans notre alimentation. Les modes de production, de consommation et d’acheminement des produits font exploser l’usage des transports (avions, bateaux, camions…). Pommes d’Argentine ou de Nouvelle-Zélande, fruits d’Espagne, pommes de terre d’Israël, du Chili ou du Pérou, soit autant de multiplicateurs de l’empreinte écologique pour notre seul pays. Le système économique actuel génère une intense pollution (plastiques, emballages et autre obsolescences programmées de bien manufacturés).

Aussi, la question du rapport au monde animal s’est vue largement questionnée ces dernières années. Des groupes militants ont fait savoir, multipliant les preuves, comment la société productiviste bafoue trop souvent des règles fondamentales d’éthique et d’hygiène quant à la production de viande en vertu d’une rentabilité abusive. C’est toujours la croissance économique, dans tous les domaines de production et de consommation, qui fait loi. De plus, nous avons construit un système économique qui n’envisage pas de fin à la croissance : au contraire, quand celle-ci ralentit, les gouvernements font tout ce qu’ils peuvent pour la faire revenir. Il faut entrer dans l’âge de la maturité économique. C’est la question économique existentielle de notre siècle. Le XXe siècle était l’âge de la croissance. (…) La maturité du XXIe siècle sera de comprendre que la croissance n’est qu’une phase de la vie et d’essayer d’imaginer ce que peut être une économie qui a fini de grandir et peut maintenant « prospérer ». (30)

Objectifs

Il s’agit donc de défendre un solide plafond environnemental qui correspond aux limites planétaires, neuf limites écologiques qu’il ne faudrait pas dépasser pour préserver la stabilité de la planète (changement climatique, érosion de la biodiversité, perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote et du phosphore, changements d’utilisation des sols, acidification des océans, utilisation mondiale de l’eau, appauvrissement de l’ozone stratosphérique, augmentation des aérosols dans l’atmosphère, introduction d’entités nouvelles dans la biosphère) (31). Défendre ce plafond environnemental, à l’évidence, c’est lutter directement pour notre survie et notre bien-être.

Aucun mécanisme de marché n’arrêtera la catastrophe climatique provoquée par le marché. La destruction de la société et de la nature sont les deux faces d’une même médaille. Réparer la société et la nature demande impérativement de produire moins, transporter moins, et partager plus, pour satisfaire les besoins sociaux réels, pas ceux de l’accumulation du capital. C’est un choix de société, un choix de civilisation. Il ne peut être posé et tranché que dans les luttes. L’ennemi doit être clairement désigné : l’ennemi, c’est le système capitaliste, productiviste, exploiteur, raciste, patriarcal et mortifère. (32)

Nous voulons défendre une vision radicale, soutenue par les constats d’urgence à échelle mondiale, en commençant par changer de paradigme. Trop souvent, l’écologie tend à penser que la nature est en danger et qu’elle doit lui venir en aide. Or, à une nuance près – mais quelle nuance ! – l’humanité doit sauver la biosphère dont elle fait partie. Loin de présider au sommet de la pyramide de la nature, l’humanité s’inscrit au cœur du tissu de la nature. Nous sommes intégrés au monde vivant, et non séparés ou au-dessus : nous vivons dans la biosphère, pas sur la planète. (33)

Culture & Développement veut défendre la mise en place d’alternatives, de coopératives citoyennes, de projets collectifs (groupements d’achats, jardins collectifs, tables d’hôtes, Repair café…), de l’économie solidaire et sociale. Parfois au contact direct avec les agriculteurs, nous voulons créer des synergies et des espaces de dialogues entre le·la consommateur·trice et le producteur·trice pour créer ensemble des marchés de consommation locale et équitable.

Nous voulons défendre une vision de la consommation et de la production qui ne soit pas soumise au besoin perpétuel de croissance mais qui, au contraire, mette en avant l’équilibre et la stabilité.

Nous voulons aussi, en faisant se croiser nos regards et nos réalités diverses, rester vigilants quant au fait que l’alimentation durable, que nous entendons promouvoir, même si elle semble vouloir prôner un modèle de société égalitaire, ne réduit pas magiquement les inégalités sociales. De ce point de vue, le constat est même terrible, puisqu’elle semble s’adresser principalement à une population favorisée. On peut se demander si le combat pour une alimentation durable, s’il passe par le marché en mettant en avant la figure du « consom’acteur » ne mène pas souvent au paradoxe d’en exclure les personnes les moins favorisées. Pour contourner ce paradoxe, ne détachons pas la question de l’alimentation du contexte inégalitaire social et structurel dans lequel vivent les individus. Pour favoriser une alimentation durable on pourrait imaginer replacer la focale non pas sur la responsabilité des individus et leurs choix de consommation, mais sur la responsabilité de l’État dans sa gestion de la santé publique et de contrôle des mécanismes de marché dans la production et la distribution alimentaire : interdiction de pesticides, subsides à des produits alimentaires durables de base pour faire baisser les prix à la consommation, repas bio proposés gratuitement ou à faible prix dans les collectivités (écoles, maisons de retraite publiques, etc.). Pour que l’acte politique ne soit pas individuel, à travers la figure du « consom’acteur », mais collectif. (34) Nous ne perdons pas de vue qu’un certain nombre d’enjeux que révèlent le climat doivent être pris en charge par une classe sociale moins concernée – c’est-à-dire moins violemment touchée – par les effets des dérèglements climatiques. Notre réseau présente, et c’est sa force, des publics issus de milieux sociaux différents. La transition écologique et les positions que défend Culture & Développement sur ces questions ne doivent pas faire oublier l’impossibilité, notamment financière, vécues par certains pour répondre positivement aux injonctions qu’elles supposent. En clair, il nous paraitrait injuste et hypocrite de soumettre les publics défavorisés par le système social à des efforts qu’elles ne pourront fournir décemment. Nous travaillons les questions sociales, au travers de notre première thématique, et notre réseau permet d’organiser concrètement des rencontres entre différents publics, de classes sociales différentes.

L’urgence et les enjeux de cette thématique sont immenses. Reste à ne pas succomber au pessimisme. Qu’on se rassure, le réseau de Culture & Développement n’a pas vocation à s’apitoyer sur les devenirs du monde, il est trop occupé à y jouer son rôle, actant que nous sommes la première génération à savoir que nous sapons la capacité du système terrestre à soutenir le développement humain. C’est une idée profonde et nouvelle. C’est aussi un immense privilège parce que cela signifie que nous sommes la première génération à savoir que nous avons désormais besoin de négocier une transformation vers un avenir durable pour la planète. (35)

Stratégies d’action

Dans notre réseau, les stratégies d’actions sont diverses et répondent aux besoins primaires des individus et des collectifs.

  • Favorisation de la compréhension des impasses du modèle de consommation alimentaire
  • Développement et promotion des alternatives citoyennes
  • Défense de l’accès à une alimentation saine et à des soins de santé adéquats pour le plus grand nombre
  • Valorisation de l’alimentation saine, locale et de saison
  • Reconnexion entre le consommateur, le producteur et la terre. Promotion d’une autre expérience de consommation.
  • Soutien à l’agriculture paysanne
  • Réflexion et partage autour des concepts de décroissance, développement durable, simplicité volontaire…
  • Lutte contre la surconsommation
  • Promotion de la prise en charge de sa santé, notamment préventivement, par une alimentation, un mode de vie et un habitat sains
  • Développement d’autres modes de distribution (circuits-courts entre producteurs et consommateurs)
  • Développement de l’économie solidaire et sociale
  • Développement d’une économie basée sur le recyclage, le réemploi et la récupération
  • Partage d’informations sur l’existence de ces circuits respectueux de la planète
  • Sensibilisation à l’impact énergétique et environnemental de la consommation
  • Rêver, penser, amener la transition
  • Promotion des stratégies résistantes des personnes précarisées
  • Travail à l’accessibilité de l’alimentation durable pour les publics précarisés

Références

  1. Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, article 1.
  2. Power N., Déclaration partiale des Non-Droits de l’Homme.
  3. Rapport annuel d’OXFAM, 2020.
  4. Ibidem.
  5. Bonfond O. (2017), Il faut tuer TINA, Cerisier, p. 36.
  6. Mahy C. et Janssen A-F. (2020), Ecrire sur… ou avec les personnes en situation de précarité, interview par Lecomte R. dans L’Observatoire (revue) n°100, p. 51.
  7. Rancière J. (2000), Le partage du sensible, La Fabrique.
  8. La Coalition contre l’extrême droite et le fascisme Stand-up (2019), RTBF, 20/02/2019.
  9. Ibidem.
  10. Morel Darleux C. (2019), Le refus de parvenir, dans PAC (revue), n°60, p. 7.
  11. https://ree.developpement-durable.gouv.fr/themes/enjeux-de-societe/objectifs-de-developpement-durable/le-concept-du-donut/article/presentation-du-concept-du-donut.
  12. Adam Smith (1723-1790), philosophe, célèbre économiste écossais, père des sciences économiques modernes et du libéralisme économique.
  13. Raworth K. (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 132.
  14. Carte blanche de la Coalition Stand-Up contre l’extrême droite et le fascisme (2019), RTBF, 16/04/2020.
  15. Gauthier-Lenoir J (2013), D. Girardot, La société du mérite. Idéologie méritocratique et violence néolibérale, L’orientation scolaire et professionnelle, article (en ligne), 20/02/2020.
  16. Jacquard A. et Lacarrière J. (1999), Science et croyances, Albin Michel, p. 74.
  17. En Belgique (francophone), un adulte sur dix est analphabète (2018), Paris Match (article en ligne), 20/02/20
  18. De Coorebyter V. (2019), La jeunesse des manifestations pour le climat n’est pas représentative, L’écho (article en ligne), interview de Colleyn M, 20/02/2020.
  19. Nossent J-P. Revenir aux sources de l’éducation permanente, dans Politique (revue), n°51, Formation des adultes, contrainte ou émancipation.
  20. « Culture de paix » (définition des Nations-Unies).
  21. Nenzi M. (2016-2017), Les effets sur les parents musulmans de la neutralité telle qu’elle est appliquée par décret dans les écoles communales bruxelloises francophones, travail de fin d’études, IESSID, p. 43.
  22. Ibidem.
  23. Jacquard A. et Lacarrière J. (1999), Science et croyances, Albin Michel, p. 79.
  24. El Achkar S. (2019), Vie et oeuvre du pédagogue brésilien universel, Antipodes (revue), n°20, Iteco, p. 13.
  25. Hamers J. et Verniers P. (2019), Infox, le dessous des cartes, interview (article en ligne), dans Le quinzième jour (revue), 30/01/20.
  26. El Achkar S. (2019), Vie et oeuvre du pédagogue brésilien universel, Antipodes (revue), n°20, Iteco, p. 8.
  27. Kempf H. (2020), L’écologie du XIXe siècle, Seuil, p. 9.
  28. En Belgique, la journée du dépassement, c’est déjà le 1er avril (2017), RTBF (article en ligne), 3/03/2020.
  29. (de) Brabandere L. (2019), Une consommation alimentaire durable et inclusive ?, Observatoire Belge des Inégalités (article en ligne), 20/02/2020.
  30. Lucchese V., Interview de kate Raworth, Media Usbek & Rica (article en ligne), 20/04/2020.
  31. Raworth K. (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 65.
  32. Tanuro D. (2020), Climat : l’issue est dans la lutte, pas dans les COP, Gauche anticapitaliste (article en ligne), 20/02/2020.
  33. Raworth K. (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 157.
  34. (de) Brabandere L. (2019), Une consommation alimentaire durable et inclusive ?, Observatoire Belge des Inégalités, article (en ligne), 20/02/2020.
  35. Rockström J., The Great Acceleration, dans Raworth K (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 79.