Culture, éducation & altérité

Thématique 2

Etats des lieux

Dans la sphère de l’éducation, les enjeux sont immenses. L’éducation, en effet, porte la question de l’altérité, du rapport à l’autre dans ses différences et ses points communs. Construire le vivre ensemble, vouloir créer un espace juste et équitable, c’est aller à la rencontre de l’autre, c’est permettre la communication, penser les formes et les moyens du dialogue.

Les préjugés et le manque de respect de l’autre sont à l’œuvre constamment dans notre société. La banalisation par de nombreux partis de discours habituellement réservés à l’extrême droite, qui aboutit à la montée d’agressions physiques islamophobes, racistes, antisémites ou encore à l’encontre des personnes LGBTQI+ (…) a achevé de préparer le terrain pour la remobilisation des courants identitaires et néo-fascistes. Les paroles préparent le terrain aux actes (14) et véhiculent trop souvent des idées reçues, des clichés sur les autres cultures qui produisent, de fait, des violences – physiques et symboliques.

Ce que nous voulons évoquer – et nommer – ici, c’est la domination culturelle, particulièrement à l’œuvre dans l’éducation et nos rapports sociaux.

Dès l’enfance, par exemple, l’idéologie du mérite contribue à rendre invisibles les rouages d’un système soi-disant équitable. Bien que le mérite puisse en apparence être cohérent avec un idéal démocratique, il devient aujourd’hui un élément de justification de la place de chacun dans la société. (…) Le mérite devient un indicateur de la valeur de tout citoyen et ce, sous le prisme unique de l’effort : ne serait ainsi méritant que celui qui fournirait suffisamment d’efforts. On retrouve là le vieil adage « toute peine mérite salaire plus actuellement employé sous la forme « tout travail mérite salaire ». Cette vue s’articule avec la conviction que tout dépend de nous, comme si nous pouvions maîtriser complètement le cours de notre vie. Poussée jusqu’au bout, cette logique méritocratique aboutit (…) à la banalisation du mal (…) qui se manifeste par notre indifférence à la souffrance d’autrui et à l’exclusion sociale, par l’amputation de notre capacité réflexive. (15) Or, il apparaît clairement que le milieu social, le genre, la couleur de peau, la religion décident fortement du sort de chacun·e.

De même, nous déplorons la logique de compétition qui met à mal notre rapport à l’autre dans la société et à fortiori dans le système scolaire. La Société sera faite pour l’Ecole et non l’Ecole pour la Société avait souhaité Gaston Bachelard. Précisément, c’est l’inverse qui se produit trop souvent puisque l’école et l’éducation sont abordées en perspective d’un marché de l’emploi, d’une société productiviste où les citoyen·nes deviennent des consommateurs·trices. La logique de compétition réduit l’élan naturel de coopération et de solidarité, elle exclut les plus faibles. De plus, la logique d’exclusion est banalisée, on culpabilise toujours celui qui apprend moins bien, moins vite… Être compétitif aujourd’hui, c’est une des conditions essentielles de la réussite sociale ; c’est le seul but proposé par la société. Or, une société qui propose à la jeunesse la compétition comme seule morale de vie est une société gravement malade (16) écrivait justement Jacques Lacarrière.

Dès lors, la culture et l’éducation apparaissent comme les lieux où tous les citoyen·nes, précarisé·es ou non, exclu·es ou non, marginalisé·es ou non, les publics issus de milieux populaires ou plus privilégiés ont l’occasion de se rencontrer et de construire une véritable émancipation citoyenne.

Pour Culture & Développement, l’éducation est aussi la question de la lecture et de l’écriture, de l’alphabétisation. En Fédération Wallonie-Bruxelles, on estime que l’illettrisme touche une personne sur dix, soit à peu près 300.000 personnes. Et encore, c’est sans compter les élèves dont le niveau de lecture est insuffisant, les sans-papiers, les personnes étrangères n’ayant pas la nationalité belge… (17) Ne pas pouvoir se servir du langage écrit, c’est compliquer son émancipation citoyenne, c’est se trouver perdu·e dans les tâches quotidiennes (devoirs des enfants, permis de conduire, rédaction d’un CV…), c’est ne pas pouvoir se défendre ou exprimer ses valeurs, c’est être exclu·e en partie de la vie d’une société. Ne pas pouvoir lire et écrire, c’est compliquer aussi son rapport aux médias et aux nouveau moyens de communication. Aussi, à l’heure où la communication entre individus s’effectue de plus en plus sur les réseaux sociaux où chacun (personnalité publique ou non) exprime son avis – qui bien souvent tient davantage de la réaction que de l’opinion, rapidité d’internet oblige à l’époque de l’hyperconnectivité –, il est urgent de constater que ces réseaux créent du tribalisme. Orienté par des algorithmes, créés par les GAFA, ils conduisent l’internaute à s’enfermer dans un dialogue permanent avec des personnes qui partagent les mêmes valeurs, les mêmes lectures, les mêmes indignations et mode de consommation. On rencontre moins l’altérité (18) sur les réseaux sociaux.

Bien sûr, nous ne voulons pas croire naïvement que les classes dominantes veuillent développer une forme d’éducation qui permette aux classes dominées de comprendre et se défaire des injustices sociales. De même, les discriminations s’exercent aussi à notre insu et il convient – en travaillant à les décrypter et à les nommer – de les rendre visibles et de les pointer au sein de nos propres représentations et de nos propres structures.

Objectifs

Au travers de la culture, de l’éducation et de l’ouverture à l’autre, il s’agit de défendre un espace sûr, sur le plan environnemental, et juste, sur le plan social, dans lequel l’humanité entière peut vivre et s’exprimer. Un espace où il est moins question d’amener les gens à la culture que de favoriser l’expression de la leur ou tout du moins de leur identité, moins de les caractériser en termes de manque de culture qu’en termes de production et d’apports potentiels (19).

Nous voulons promouvoir un réel espace du vivre ensemble, un lieu où est valorisé le concept de culture de paix, un ensemble de valeurs, attitudes, comportements et modes de vie qui rejettent la violence et préviennent les conflits en s’attaquant à leurs racines par le dialogue et la négociation entre les individus, les groupes et les Etats (20).

Confronté directement à la gestion de la diversité, le réseau Culture & Développement, entend défendre un modèle interculturel (et pas assimilationniste ou communautariste). L’interculturalisme est un modèle qui vient des acteurs et des pratiques de terrain. Il émerge de ceux qui vivent au quotidien la question de la gestion de l’interculturalité. Il s’agit dès lors d’une démarche politique ascendante plus proche d’une démocratie participative (21), plus proche aussi de notre vision de l’éducation permanente. Il s’agit de reconnaître les cultures et les identités de chacun sans les hiérarchiser ni les nier mais d’inclure d’autres ethnothéories, des immigrés, par exemple. (22) Dans nos structures, une attention particulière est accordée, dans cette diversité, à l’émancipation des femmes, particulièrement en proie à la domination culturelle.

En s’appuyant sur les travaux du pédagogue Paulo Freire, Culture & Développement veut aussi penser une critique radicale de l’enseignement et mettre l’accent sur l’action culturelle comme moteur de changement et de développement dans notre société. L’éducation doit apprendre la présence de l’autre, l’altérité, l’ouverture à l’autre comme un moteur du vivre ensemble et du développement personnel. Nous pensons essentiel de cultiver la différence et d’en faire une force, songeant que la leçon essentielle de l’évolution est que les handicaps peuvent se transformer en moteurs. Imaginez que l’on accepte ce point de vue dans les écoles ! La plupart des interventions humaines, des découvertes décisives, ont été le fruit de l’effort fait pour surmonter un handicap. C’est exactement le contraire de la trop fameuse compétition (23). Au travers de nos actions, nous voulons d’ailleurs aussi dénoncer et tenter d’enrayer la prise de pouvoir disproportionnée de la sphère économique, au détriment de la culture et du social.

Quant à l’illettrisme, si l’on tend à considérer, dans la lignée de Paulo Freire, que le langage est une production complexe et problématique d’une compréhension particulière du monde et qu’il est donc une forme de production culturelle dans laquelle on peut intervenir par le décodage (24), notre objectif sur ce point est de continuer avec énergie et enthousiasme notre travail d’alphabétisation au sein d’un réseau de partage d’expériences. On notera d’ailleurs que l’analphabétisme s’exerce à différents niveaux et ne concerne pas seulement les publics précarisés. Nous sommes pour beaucoup incapables de lire et de remplir certains types de documents essentiels à notre émancipation citoyenne (dossiers administratifs, feuilles d’impôts…). Le langage se transforme rapidement en un lieu d’exclusion et chacun doit l’avoir éprouvé à son niveau. Ici encore, c’est l’entraide et le partage qui prévaut à nos yeux.

De même, l’alphabétisation rend plus praticable les nouveaux moyens de communication, souvent important pour nos publics. Et bien qu’internet et la rapidité excessive de la surinformation peuvent effrayer tant on y trouve tout et son contraire, des fake news aux théories conspirationnistes les plus délirantes, l’on peut considérer aussi le phénomène de manière positive et constater que le public s’informe et questionne (25). L’éducation permanente que nous défendons doit aussi accompagner ce désir d’émancipation citoyenne, en décryptant les informations et les médias, en valorisant l’esprit critique et l’ouverture aux questionnements.

Enfin, nous restons conscient·es qu’il ne faut pas penser ingénument que seul l’éducation réussira la transformation de l’ordre donné, c’est uniquement l’une des multiples formes d’intervention politico-culturelle (26). C’est pourquoi il nous semble cohérent d’aborder la justice sociale et les questions liées à l’environnement dans nos autres thématiques. Nous insistons encore sur la richesse du réseau Culture & Développement qui permet la rencontre entre des publics différents aux réalités parfois très opposées. Chacun, manifestement, gagne à apprendre de l’autre et nous voulons les confronter pour créer des espaces de dialogue.

Stratégies d’actions

Dans notre réseau, les stratégies d’actions sont diverses et répondent aux besoins primaires des individus et des collectifs.

 

  • Défendre une éducation active et bienveillante, qui vise l’autonomie et la responsabilisation, pour tous et tout au long de la vie
  • Soutien à la parentalité
  • Valorisation de l’expression culturelle et valorisation des connaissances toujours à remettre en question, dans une visée d’émancipation, tant des apprenant·es que des enseignant·es
  • Partage des outils et des moments formatifs d’éducation à la culture de paix
  • Valorisation d’autres modes de pensée, d’apprentissage et de communication, dans tous les secteurs et tous les milieux
  • Au-delà de l’expression personnelle, développement d’espaces et de moments d’expression collective
  • Mise en avant de la richesse de l’approche interculturelle et de ses trois démarches, pour susciter la réflexion sur l’immigration aujourd’hui, essentiellement par des témoignages et expressions de ceux qui la vivent
  • Partage des diverses réalités et l’accès aux autres cultures
  • Vision des conflits comme quelque chose de constructif et non d’excluant
  • Promouvoir d’autres voies éducatives et pédagogiques à visée émancipatrice
  • Identifier les rapports de force pour mieux les cibler et les déconstruire

Références

  1. Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, article 1.
  2. Power N., Déclaration partiale des Non-Droits de l’Homme.
  3. Rapport annuel d’OXFAM, 2020.
  4. Ibidem.
  5. Bonfond O. (2017), Il faut tuer TINA, Cerisier, p. 36.
  6. Mahy C. et Janssen A-F. (2020), Ecrire sur… ou avec les personnes en situation de précarité, interview par Lecomte R. dans L’Observatoire (revue) n°100, p. 51.
  7. Rancière J. (2000), Le partage du sensible, La Fabrique.
  8. La Coalition contre l’extrême droite et le fascisme Stand-up (2019), RTBF, 20/02/2019.
  9. Ibidem.
  10. Morel Darleux C. (2019), Le refus de parvenir, dans PAC (revue), n°60, p. 7.
  11. https://ree.developpement-durable.gouv.fr/themes/enjeux-de-societe/objectifs-de-developpement-durable/le-concept-du-donut/article/presentation-du-concept-du-donut.
  12. Adam Smith (1723-1790), philosophe, célèbre économiste écossais, père des sciences économiques modernes et du libéralisme économique.
  13. Raworth K. (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 132.
  14. Carte blanche de la Coalition Stand-Up contre l’extrême droite et le fascisme (2019), RTBF, 16/04/2020.
  15. Gauthier-Lenoir J (2013), D. Girardot, La société du mérite. Idéologie méritocratique et violence néolibérale, L’orientation scolaire et professionnelle, article (en ligne), 20/02/2020.
  16. Jacquard A. et Lacarrière J. (1999), Science et croyances, Albin Michel, p. 74.
  17. En Belgique (francophone), un adulte sur dix est analphabète (2018), Paris Match (article en ligne), 20/02/20
  18. De Coorebyter V. (2019), La jeunesse des manifestations pour le climat n’est pas représentative, L’écho (article en ligne), interview de Colleyn M, 20/02/2020.
  19. Nossent J-P. Revenir aux sources de l’éducation permanente, dans Politique (revue), n°51, Formation des adultes, contrainte ou émancipation.
  20. « Culture de paix » (définition des Nations-Unies).
  21. Nenzi M. (2016-2017), Les effets sur les parents musulmans de la neutralité telle qu’elle est appliquée par décret dans les écoles communales bruxelloises francophones, travail de fin d’études, IESSID, p. 43.
  22. Ibidem.
  23. Jacquard A. et Lacarrière J. (1999), Science et croyances, Albin Michel, p. 79.
  24. El Achkar S. (2019), Vie et oeuvre du pédagogue brésilien universel, Antipodes (revue), n°20, Iteco, p. 13.
  25. Hamers J. et Verniers P. (2019), Infox, le dessous des cartes, interview (article en ligne), dans Le quinzième jour (revue), 30/01/20.
  26. El Achkar S. (2019), Vie et oeuvre du pédagogue brésilien universel, Antipodes (revue), n°20, Iteco, p. 8.
  27. Kempf H. (2020), L’écologie du XIXe siècle, Seuil, p. 9.
  28. En Belgique, la journée du dépassement, c’est déjà le 1er avril (2017), RTBF (article en ligne), 3/03/2020.
  29. (de) Brabandere L. (2019), Une consommation alimentaire durable et inclusive ?, Observatoire Belge des Inégalités (article en ligne), 20/02/2020.
  30. Lucchese V., Interview de kate Raworth, Media Usbek & Rica (article en ligne), 20/04/2020.
  31. Raworth K. (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 65.
  32. Tanuro D. (2020), Climat : l’issue est dans la lutte, pas dans les COP, Gauche anticapitaliste (article en ligne), 20/02/2020.
  33. Raworth K. (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 157.
  34. (de) Brabandere L. (2019), Une consommation alimentaire durable et inclusive ?, Observatoire Belge des Inégalités, article (en ligne), 20/02/2020.
  35. Rockström J., The Great Acceleration, dans Raworth K (2018), La théorie du Donut, Plon, p. 79.